En espérant que les gens seront suffisamment impressionnés par le mur d'escalade pour ne pas remarquer qu'il reste encore des dizaines de détails plus ou moins superflus à régler...

Un certain regard sur le Brésil, par un Français qui y a construit une salle d'escalade.
Il nous parle maintenant de sa fille avec fierté, elle est très sportive, elle a fait le tour de l’Europe à vélo, et adorera sûrement pratiquer l’escalade à Rokaz. Cinq minutes plus tard, il sort de Rokaz en grommelant un vague « c’est bon ».
Je mets plusieurs dizaines de secondes à réaliser ce qu’il vient de se passer. Nous sommes tous silencieux, comme si nous n’avions pas bien compris ce qu’il venait d’arriver. Puis tout à coup je saute dans les bras d’Alexandre en hurlant ma joie, en éjectant brutalement toute la tension accumulée de ces dernières semaines. Je vois Yan à l’autre bout de la rue qui se dirige avec les mêmes traits tendus et crispés que j’avais encore il y a une demi-heure. Je cours vers lui et saute à son cou comme un gamin. Il ne comprend pas tout de suite, il faut que je lui dise trois fois pour qu’il me croie, « ça y est on l’a notre baixa e habite-se !!! » et alors il me sert très très fort dans ses bras avec sur son visage un grand sourire de bonheur.
L’inspecteur aura donc passé à peine dix minutes dans Rokaz. Il n’a même pas jeté un coup d’œil à nos places de parking fraîchement peintes, il n’est pas monté sur la mezzanine, il n’est pas entré dans nos vestiaires, il n’a même pas calculé la surface laissée non construite pour permettre aux eaux pluviales de s’infiltrer dans le sol, il n’est pas entré dans nos toilettes pour handicapés (obligatoire même dans une salle de sport) pour vérifier la hauteur des tubes d’acier que nous avons scrupuleusement placés à la hauteur spécifiée par le code de l’urbanisme local. Par contre il sait tout du récent accouchement d’Angela et de son petit bonhomme de 5 mois. C’est ce qui rend tellement charmant le Brésil, mais c’est aussi pourquoi il avance souvent de travers…
Le jeudi 31 au soir nous avons fait péter nos premières bouteilles de mousseux brésilien (le fameux « Chandon »), avec une quarantaine d’amis réunis pour l’occasion. Il reste encore beaucoup à faire avant d’ouvrir, mais nous voulions profiter déjà du travail accompli, de l’excellente nouvelle du jour.
Cette semaine, c’était le carnaval au Brésil, mais nous avons travaillé du lundi au dimanche comme d’habitude. Nous avons terminé d’embaucher les trois réceptionnistes et trois moniteurs d’escalade qui travailleront à Rokaz, il ne nous manque plus qu’une femme de ménage. Nous avons trouvé à la dernière minute un sponsor qui nous fournira gratuitement les chaussons d’escalades pour débutants, alors que pour les baudriers nous avons trouvé le sponsor depuis longtemps. Nous avons installé Internet à la réception au rez-de-chaussée de la maison (et bientôt dans mon bureau à l’étage !), nous avons choisi un plan spécial entreprise pour les téléphones portables de Yan, moi et nos employés, nous avons acheté deux ordinateurs et le logiciel qui nous permettra de gérer le tourniquet à l’entrée et les bases de données clients et employés de l’entreprise, nous avons longuement travaillé sur la partie marketing pour préparer les flyers et posters de Rokaz, et le soir nous avons monté 35 voies d’escalade en écoutant de la bonne musique jusque tard dans la nuit avec des potes grimpeurs. Et surtout, après 6 mois d’arrêt total, je me suis remis à grimper avec un plaisir fou !
Il y a dix jours environ, alors que je rentrais chez moi à vélo à une heure assez avancée de la nuit sous une pluie battante, une voiture m’a fait une queue de poisson. Elle m’a doublé en me frôlant, puis a tourné brutalement à droite sans clignotant. Je l’ai percuté assez violemment et me suis écroulé dans la rivière qui coulait dans le caniveau. La voiture a ralenti, le chauffard a vu que je me relevais et est parti sans s’arrêter. C’est vrai qu’il se serait mouillé s’il était sorti de sa voiture... Il m’ a fallu plusieurs minutes pour reprendre mes esprits et constater que je n’avais rien du tout à part le choc émotionnel que la pluie s’est chargée de refroidir et de calmer rapidement. Je suis reparti en me sentant tout petit, je me sens toujours tout petit à vélo en ville sous la pluie face aux regards des automobilistes, mais là, ce mec qui me renverse et ne s’arrête même pas, je n’avais jamais rien ressenti de plus humiliant. Ne vous inquiétez pas, c’est pas pour ça que je vais acheter un 4x4. Philippe, lui, va acheter un revolver pour Laura. C’est peut-être la solution… Mort aux cons !! Le problème c'est qu'ici presque tous les gens sont charmants quand il s'agit de parler avec une bonne bière fraîche à la main, mais les mêmes deviennent presque tous des chauffards au volant. C'est la voiture qu'il faut éradiquer je crois...
La semaine dernière le supplément du dimanche du journal de l’Etat du Minas titrait : « Amsterdam, Paris, Belo Horizonte. Les villes qui sont les paradis des cyclistes. » L'article racontait comment une courageuse étudiante a décidé d’aller à la faculté de Belo à vélo. Entre les lignes, on comprend que c’est difficile, mais qu’avec une bonne forme physique et beaucoup de prudence, il est possible d’affronter le trafic intense des voitures qui montent et descendent toujours trop vite les collines abruptes de la ville. La suite de l’article essaie de démontrer que Belo Horizonte est un paradis pour les cyclistes : la ville dispose déjà de 20 kilomètres de pistes cyclables, c’est énorme !! Le journaliste ne cite aucun chiffre sur Amsterdam ou Paris car alors les 20 km paraîtraient évidemment complètement ridicules. Rien que le tour du lac de Pampulha, le seul endroit vraiment plat de la ville où il fait bon rouler, fait déjà 18 kilomètres. Il ne reste donc que deux kilomètres de pistes cyclables je ne sais pas où, mais peu importe ce sont des queues de cerises.
En tout cas moi je vais remiser mon vélo au garage et ne l’utiliser que pour parcourir les collines en dehors de la ville. Je n’ai pas envie de terminer en trois morceaux dans un caniveau sous les regards indifférents d’automobilistes qui voient les cyclistes comme des sous-hommes. Le Brésil a besoin de grandir un peu avant que les cyclistes se baladent en sécurité dans ses villes.
Mais je ne vais pas acheter de voiture, j’ai trouvé mieux : un appartement dans l’immeuble juste à côté de Rokaz. Dans cet immeuble où tous les habitants se sont plaints du bruit de notre chantier et nous envoient des inspecteurs de la mairie ou des policiers de temps en temps, il y a un appartement de libre au rez-de-chaussée. Vous me direz, un appart’ au rez-de-chaussée, ce n’est pas trop le pied. Mais jeudi je suis allé voir la responsable du syndic de l’immeuble et elle m’a dit qu’il y avait un autre appartement disponible au deuxième étage. Un dupleix, trois chambres, un salon, une grande cuisine, l’appartement de rêve donc. Et il se trouve que par hasard jeudi, le propriétaire de l’appartement de rêve était là. C’est un fazendeiro qui possède une vaste propriété dans une lointaine province du Minas. La caricature du fazendeiro, bedonnant, simple d'esprit mais sûr de lui, antipathique. Je lui ai fait la classique comédie du jeune homme bien sous tout rapport, heureusement ce jour-là je n’étais pas en bermuda comme tous les jours, et une demi-heure plus tard il m’annonce que l’appartement est à moi dans dix jours, le temps qu’il retire ses meubles. Paris est loin, avec ses queues de plus de cent prétendants parfois pour le même appartement…
J’y habiterai avec Yan et un autre copain qu’il nous reste encore à trouver. Le loyer est modique pour un appartement de cette taille-là dans le centre ville : 1250 Reais par mois charges comprises, soit à peine 500 Euros à diviser par trois. Je devrais déménager quelques jours après l’inauguration de Rokaz. Tous les matins, j’aurai dix mètres de marche pour aller au boulot, ça devrait réduire les risques d’accident de circulation.
Hier Alexandre a ramené à Rokaz deux sœurs jumelles albinos, deux petites vieillardes de plus de 90 ans courbées en deux. Depuis plusieurs semaines, surtout après l’incendie, Alexandre se plaignait de la présence certaine de mauvais esprits dans notre salle d’escalade. La sinusite que j’ai eue et qu’il a attrapée ensuite par exemple, ce n’est pas moi qui lui ai passé, c’était une maladie qui était présente dans les murs de la maison. L’incendie, idem, c’était notre salle qui était chargée d’énergie négative et qui a attiré un mauvais esprit qui a mis le feu. Alexandre il est comme ça, il croit que les pierres sont vivantes, il ne se soigne qu’avec des plantes, et m’a raconté qu’il y a une dizaine d’année il s’est perdu dans une forêt et qu’alors sont apparus une vingtaine de serpents qui l'ont sauvé en lui montrant le chemin vers une route. A part ça rassurez-vous, c’est un excellent associé, il négocie tous les prix de nos achats avec 20 ou 30% de remise et a un goût sûr pour la déco.
Les sœurs albinos ont invoqué tous les meilleurs esprits du monde entier pour attirer le succès sur notre entreprise, elles ont béni 1000 fois notre maison, notre gymnase, et depuis tout va déjà beaucoup mieux ici !
Dans moins d’une semaine nous ouvrirons notre salle. Nous ne ferons pas la grande fête dont nous avions rêvé, en fermant la rue à la circulation, avec plusieurs groupes de musique et des démonstrations d’escalade sur blocs démontables dans la rue… Manque de temps, manque d’argent… Il a fallu être réaliste. Le 16 février nous ouvrirons simplement les portes, nous embaucherons une palanquée d’amis grimpeurs pour encadrer les débutants, l’escalade sera gratuite pour tout le monde, il y aura de quoi manger bien et boire beaucoup en déboursant peu, nous projetterons une vidéo d’escalade et de présentation de Rokaz qu’un pote a faite pour nous, et aux platines il y aura le fameux DJ Paco Pigalle, ce sera déjà pas mal je crois.
D’ici là il ne reste plus que deux ou trois détails à régler… A peu près la moitié de la liste que je vous ai montrée l’autre jour !